Performance réalisée sur Hommage à Jacques Anquetil (métier à tisser fabriqué à partir d’un tréteau, fils de coton, clous, pitons, mousquetons et tasseaux pour les lisses, fils de cotons jaune, tasseau et cintre pour le tissage, papier et encre pour le récit performé), durée 10 min
Jacques Anquetil était certes un célèbre coureur cycliste, mais aussi le parfait homonyme d’un tisserand méconnu, auteur de nombreux livres sur les arts et artisanats textiles du monde entier. Rendre hommage à Jacques Anquetil est une performance dans laquelle la vie et l’œuvre de ce tisserand sont décrites à travers le champs lexical technique et métaphorique du cyclisme. Réalisée sur un métier à tisser-sculpture, cette performance tente d’entremêler texte et textile, et de rendre compte des nombreux liens philosophiques que le cyclisme entretient avec le tissage.
En brouillant les frontières entre les deux disciplines et les deux individus, la narration et le geste associés questionnent des concepts plus larges tels que le langage, les références culturelles, la transmission.
Vues de l’installation Rendre hommage à Jacques Anquetil, Atelier de l’ÉESI, 2017, Poitiers
Crédits : Nathalie Bekhouche et Anaïs Marion



« Jacques Anquetil naît dans les années 20. Rapidement fasciné par la mécanique du rouage il apprend à manier les pédales et commence à voyager autour du monde pour parfaire sa formation et ses connaissances. Jacques devient instantanément une référence dans sa catégorie, se détachant du groupe pour prendre la tête, multipliant les rencontres, les opportunités et les succès. Il entame par la suite un long tour de France, à la recherche du réel savoir-faire et la pureté du geste, malgré les innovations techniques. Bien qu’il y ait beaucoup de mécanisation, d’automatisation, Jacques Anquetil restera fidèle à ses mains et ses pieds pour avancer, dans ces gestes répétitifs et rotatifs que sa machine lui permettait. C’est en janvier dernier que Jacques Anquetil nous quitte et j’ai choisi de lui rendre hommage. Tout au long de sa vie il aura défendu un savoir faire unique bien local à travers un dispositif qui mêle tradition, communication et diffusion.
Mais que reste-t-il de Jacques Anquetil ? Que nous a-t-il réellement transmis ? Ses performances sont gravées dans nos mémoires et sa technique dans les livres. Mais de quelle manière s’est-il imprimé dans nos souvenirs ? Comment le personnage de Jacques Anquetil s’est-il tissé ? Il est des représentations qui traversent les années à travers des motifs usés encore et encore, qui arrivent jusqu’à nous massivement et qui résonnent sans que nous ne puissions complètement comprendre de quelle manière elles nous sont parvenues. Elles se nouent autour de nos têtes, s’accrochent à nos bras, nous enveloppant de signes de reconnaissances et de symboles que nous partageons.
Ces images semblent planner, compactées dans un ensemble dense et cotonneux et donnent la même couleur et la même météo partout, couvrant un territoire immense qui semble sans limite. Jacques Anquetil est dilué dans ce brouillard qui forme un héritage. Il nous renvoie nostalgiquement à un passé meilleur que nous n’avons pourtant pas connu. Mais il ne faut pas se retourner pour le voir, il suffit de lever la tête, car il flotte au dessus de nous, si abstrait et uniforme.
Mais le point d’accroche se trouve bel et bien derrière nous. Que se passerait-il si nous le coupions ? Ses images ne seraient plus qu’un tas de ruines et il faudrait alors fouiller parmi ses ruines pour comprendre de quoi elles sont faites. Pourrions nous alors comprendre, par la déconstruction comment Jacques Anquetil meurt, et comment il survit malgré tout ? Comment est-il devenu une icône, au delà du performeur ?
Peut être devrions nous être attentif aux motifs tissés parmi nous, car c’est peut être dans leur contexte actuel qu’ils révèlent le mieux leur propre histoire. Et peut être pourrions nous saisir la place de Jacques Anquetil dans cette immense tapisserie composée de motifs récurrents, qui ne cessent pourtant d’évoluer, comme un langage, tout en étant toujours les mêmes. L’histoire n’est pas linéaire comme un fil, elle est plutôt cyclique comme la rotation d’une roue de vélo. Mais des fils imperceptibles nous rattachent pourtant à sa trame.
Alors j’ai le sentiment qu’il ne me reste plus qu’à ouvrir les yeux et observer ces images qui peuplent notre quotidien, que nous transportons sur nous, que nous emmenons partout, consciemment ou non. Observer la tapisserie contemporaine qui se tisse sous mes yeux inlassablement, dans un mouvement répétitif, devenue silencieuse dans la manière dont elle se brode et nous amenant aujourd’hui à tous danser uniformément sur la même musique. »
Juin 2017
